L’Europe connaît une accélération spectaculaire de la tokenisation de ses marchés financiers. En moins d’un an, la BCE, la Banque de France, Euroclear et plusieurs plateformes privées ont lancé des infrastructures concrètes pour régler, négocier et émettre des actifs financiers sur blockchain. Ce mouvement, longtemps confiné aux expérimentations, entre désormais dans une phase de déploiement industrielle.
Les chiffres donnent la mesure du phénomène : les actifs traditionnels tokenisés sur blockchains publiques sont passés de 4,7 milliards d’euros fin mars 2025 à 23,3 milliards d’euros fin mars 2026, soit une multiplication par cinq en un an. Derrière cette croissance, un moteur principal : la fragmentation du post-marché européen, qui compte aujourd’hui 31 dépositaires centraux, 14 chambres de compensation et 323 plateformes de négociation. La tokenisation vise à résoudre cette fragmentation.
Pontes : la BCE ouvre le règlement des actifs tokenisés en monnaie de banque centrale
L’Eurosystème a lancé Pontes, une infrastructure de règlement blockchain pour les marchés de gros, le lundi 21 septembre 2026. Cette plateforme permet aux banques et infrastructures de marché de régler des transactions sur des titres inscrits sur une blockchain en utilisant de la monnaie de banque centrale, l’actif de règlement le plus sûr qui existe. Cette innovation réduit le risque de contrepartie, car l’argent échangé n’est plus un passif bancaire mais une créance directe sur la banque centrale.
Treize établissements financiers et quatre opérateurs de registres distribués ont achevé leur raccordement à Pontes dès son lancement. Parmi eux figurent la Caisse des Dépôts et Consignations, Société Générale et Memo Bank. Selon Phemex, les treize banques participantes incluent notamment Deutsche Bank, Santander, Société Générale et la Banque européenne d’investissement, aux côtés de quatre opérateurs DLT dont Clearstream.
Christine Lagarde, présidente de la BCE, a déclaré que l’Eurosystème travaille à rendre le marché financier européen plus intégré, innovant et résilient à l’ère numérique. La BCE prévoit également d’investir une partie de ses fonds propres dans des titres tokenisés, réglés via Pontes, en ciblant d’abord des titres publics en euros émis par des États, des agences et des institutions supranationales. Un signal fort : le régulateur devient lui-même utilisateur de l’infrastructure.
La montée en charge de Pontes est prévue en trois temps : une fenêtre diurne courte au démarrage, une extension vers 22,5 heures par jour ouvré, puis une disponibilité quasi continue à partir de mi-2028. L’infrastructure s’articulera avec les TARGET Services existants, garantissant la continuité entre le monde traditionnel et le monde tokenisé.
Projet Pythagore : Euroclear et la Banque de France testent la tokenisation des titres de dette
Euroclear et la Banque de France ont dévoilé le projet Pythagore pour tokeniser un marché de dette de 300 milliards d’euros. Le principe : relier l’infrastructure blockchain de la Banque de France à la plateforme D-FMI d’Euroclear, afin de tester la tokenisation sur tout le cycle de vie d’un titre, de l’émission au remboursement, en passant par le règlement et la mise en garantie.
Les tests démarrent avec les NEU CP, des titres de dette à court terme utilisés par les banques, les entreprises et les émetteurs publics. Ce marché représente environ 300 milliards d’euros d’encours, soit le premier marché de ce type en euros. Trente-trois entreprises participent au projet, parmi lesquelles BNP Paribas, JPMorgan, Crédit Agricole, EDF, TotalEnergies et Saint-Gobain. SG-FORGE, la filiale blockchain de Société Générale, doit y tester son stablecoin.
Sur le plan technique, la plateforme D-FMI d’Euroclear repose sur Besu, un logiciel open source compatible avec Ethereum, relié à l’infrastructure blockchain de la Banque de France. La dimension des participants donne une crédibilité particulière au projet : Euroclear conservait plus de 45 000 milliards d’euros d’actifs au premier semestre 2026, ce qui en fait l’un des plus grands dépositaires centraux internationaux.
Le régime pilote DLT (Règlement UE 2022/858) : le cadre juridique qui rend tout cela possible
Le Règlement (UE) 2022/858 sur un régime pilote pour les infrastructures de marché reposant sur la technologie des registres distribués a été publié au Journal officiel de l’Union européenne le 2 juin 2022 et est entré en application le 23 mars 2023. Ce texte constitue le socle réglementaire qui permet aux infrastructures de marché d’utiliser la blockchain de façon encadrée et temporaire, sans attendre une refonte complète du droit des marchés.
DLT MTF, DLT SS et DLT TSS : comprendre les trois modèles
Le règlement introduit trois catégories d’infrastructures, souvent confondues. Le DLT MTF (multilateral trading facility) est un système multilatéral de négociation qui négocie des actifs tokenisés mais confie le règlement à un tiers. Le DLT SS (settlement system) se concentre sur le règlement-livraison des actifs inscrits sur DLT, à la manière d’un dépositaire central. Enfin, le DLT TSS (trading and settlement system) combine les deux fonctions : négociation et règlement assurés sur une même plateforme blockchain.
Les autorisations arrivent. Le dépositaire central de titres tchèque CSD Prague a obtenu l’autorisation d’opérer comme DLT SS en octobre 2024. La fintech allemande 21X est devenue en décembre 2024 la première société européenne à assurer à la fois les fonctions de négociation et de règlement grâce à la blockchain, en tant que DLT TSS. En France, l’AMF et l’ACPR instruisent les demandes d’autorisation selon ce cadre.
Le régime pilote impose des plafonds : admission à la négociation ou enregistrement limités à des actions dont la capitalisation boursière est inférieure à 500 millions d’euros, des obligations ou instruments du marché monétaire de moins d’un milliard d’euros, et des parts d’OPCVM de moins de 500 millions d’euros, avec une valeur de marché agrégée totale ne dépassant pas six milliards d’euros. Le régime est prévu pour une durée de 3 ans, renouvelable ou extensible à 6 ans au total. Dans une lettre à l’ESMA datée de mai 2024, la Commission européenne a toutefois indiqué publiquement que le régime pilote n’aurait pas de date d’expiration, le transformant de fait en cadre pérenne.
Lise, la première introduction en bourse onchain d’Europe
La Bourse française Lise (Lightning Stock Exchange), basée à Paris et approuvée sous le régime pilote DLT de l’UE, prévoyait de coter en bourse ST Group le 9 avril 2026. ST Group, spécialiste de pièces composites pour l’aéronautique, la défense et le spatial, affiche un potentiel de revenus d’environ 59 millions d’euros (68 millions de dollars) sur les prochaines années. Il s’agit de la première introduction en bourse entièrement onchain d’Europe.
Ce projet est soutenu par BNP Paribas, CACEIS et Bpifrance, ce qui témoigne d’une adhésion qui va bien au-delà de la sphère crypto native. Pour les entreprises émettrices, l’intérêt est concret : un cycle d’émission raccourci, des coûts administratifs réduits et un accès élargi à un vivier d’investisseurs.
Vers Appia et l’euro numérique : la feuille de route 2027-2028 de l’Eurosystème
Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, a présenté le 26 août 2026 à Francfort la feuille de route de l’Eurosystème pour la finance tokenisée lors du symposium de la Bundesbank sur les paiements. Cette feuille de route relie les différentes briques en une vision chronologique cohérente : Pontes comme solution de règlement immédiate, puis Appia comme infrastructure intégrée.
Le projet Appia vise un écosystème européen intégré d’actifs tokenisés à l’horizon 2028, avec un service disponible 24h/24 et des capacités multidevises. Concrètement, Appia doit fusionner le règlement en monnaie de banque centrale et le règlement des titres sur une même couche technologique, supprimant les allers-retours entre infrastructures séparées. La disponibilité quasi continue de Pontes à partir de mi-2028 constitue une étape intermédiaire clé.
Ce que ces initiatives changent pour les banques, entreprises et investisseurs
Pour les banques, le règlement en monnaie de banque centrale via Pontes réduit le coût du capital réglementaire lié au risque de contrepartie. Pour les entreprises, la tokenisation des NEU CP dans Pythagore promet un financement à court terme plus rapide et moins coûteux. Pour les investisseurs, la perspective de marchés fonctionnant en continu ouvre la voie à de nouveaux produits, à des liquidités fragmentées moins pénalisantes et à des frais de transaction réduits.
Reste que des limites subsistent. La gouvernance des registres fait débat : un registre unique européen se heurterait à des questions de souveraineté et de concentration, tandis que des registres interconnectés exigent des standards techniques communs encore en construction. La dépendance aux stablecoins privés pour le règlement inter-chaînes constitue un autre point de vigilance pour les régulateurs. Enfin, la fiscalité et le traitement comptable des actifs tokenisés restent, pour les entreprises françaises, un terrain d’incertitude que l’AMF et l’ACPR sont appelés à clarifier.
Sur la scène internationale, l’Europe n’est pas seule. Aux États-Unis, la plateforme Distributed Ledger Repo de Broadridge a traité en moyenne 354 milliards de dollars de transactions quotidiennes en mars. Mais l’Europe se distingue par son approche publique-privée : là où les initiatives américaines émanent surtout d’acteurs privés, l’Eurosystème fournit lui-même la couche de règlement en monnaie de banque centrale, un avantage compétitif décisif pour la souveraineté financière de la zone euro.